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En quelques jours vous avez tous deux exprimé dans le débat médiatique des analyses pour le moins curieuses au regard des principes, présupposés et combats qui sont ceux de notre camp politique, social et humaniste. Notre pluralité et nos divisions mêmes ne peuvent pas signifier la confusion sur les fondamentaux de ce qui fait la gauche dans l’histoire, les cœurs et les esprits.
Quand Raphaël semble déclarer qu’il faut « qu’on travaille plus longtemps au cours de sa vie », s’inquiétant que la France « produise peu », il rompt avec l’aspiration consubstantielle à l’histoire de la gauche qu’est la réduction du temps de travail et les conquêtes pour partager les gains de productivité au service du repos, du loisir, de la culture, de la vie plus douce. La bataille du temps libéré, la bataille du « travailler moins, mieux, tous » est celle qui a donné à la gauche sa plus grande source de crédibilité auprès des travailleurs. De Blum à Jospin, chaque grande alternance a d’abord été marquée par une étape majeure de réduction du temps de travail. Sans aller jusque-là, nous pouvons à minima nous accorder sur le refus du « travailler plus pour gagner plus » sarkozyste et défendre notre héritage social.
Quand François s’emporte en affirmant être « contre l’immigration de travail », il oppose les travailleurs français et étrangers, ouvrant la voie à tous les délires de l’extrême droite (qu’il ne partage évidemment pas) sur la préférence nationale. Il déplace la question du partage du travail et des richesses, de l’accueil digne et sans hiérarchie macabre entre ceux qui fuient la guerre ou la misère, vers des considérations identitaires qui ne peuvent que produire la validation d’une grille d’analyse qui n’est pas la nôtre.
Qu’elles soient volontairement calculées ou simplement maladroites, ces expressions nuisent à la crédibilité de notre combat commun et ajoutent un obstacle à la lutte historique que nous menons face à la montée de l’extrême droite et à la domination de la droite.
Peut-être considérez-vous épouser l’opinion en donnant ainsi le point à des thèses qui ne sont pas les nôtres. Mais vouloir présider la République c’est d’abord proposer un chemin et assumer de convaincre plus que de suivre, comme François Mitterrand sut le faire avec l’Abolition de la peine de mort.
N’oublions jamais qu’aller dans le sens du vent, c’est le destin des feuilles mortes. Nous avons, au contraire, besoin que la gauche soit un arbre robuste qui résiste aux tempêtes et s’offre aux floraisons d’alternatives heureuses et enthousiasmantes !
La période que nous vivons nécessite – sans doute plus que bien d’autres avant elle – une boussole solide, un « cap clair ».
Il ne peut y avoir de victoire électorale face à l’extrême droite et la droite sans une victoire cognitive et culturelle pour imposer face à leurs thèmes et à leurs termes notre propre grille d’analyse de la société.
Quel que soit le parcours de candidat qui sera celui de chacun de vous, et les choix que nous devrons faire si par malheur la division s’enracine jusqu’au scrutin nous avons toutes et tous, comme responsables politiques et citoyens engagés dans une lutte existentielle et décisive face à l’extrême droite, besoin que le débat public ne soit pas englouti sous les poncifs de nos adversaires. Il en va de notre capacité collective à gagner et à transformer le pays.
Je forme le vœu que nous contribuerons ensemble – malgré les divisions du moment – à ne pas hypothéquer l’avenir et à chercher à renforcer nos idées communes, telles qu’elles sont portées depuis des décennies par une gauche, certes plurielle, mais sachant préserver son unité de valeurs quand l’essentiel est en jeu.
Je ne crois pas aux gauches irréconciliables, nous n’avons pas ce luxe. Par conséquent, je te propose, Raphaël, un débat sur la réduction du temps travail, et à toi François un débat sur l’accueil et les migrations. Ces divergences méritent d’être discutées.
Fraternellement
Benjamin LUCAS